Prendre sa vie en main

Pourquoi certains d’entre nous ont-ils le sentiment d’assister au spectacle de leur vie sans y participer, tandis que d’autres se lancent et agissent avec aisance ? Explications pour tenter de mieux influencer notre destin.

Lorsque nous enquêtons pour nos articles, il nous arrive de lancer des appels à témoins sur notre site http://www.psychologies.com. Celui-ci était formulé comme suit : « Vous aviez le sentiment de subir votre existence. Racontez comment vous êtes (re)devenu acteur de votre vie. » Vos mails furent nombreux !

Carla : « Je suis le troupeau, docilement. » Bruno : « J’avais tout pour être heureux. Mais au fond de moi, ça sonnait faux. J’ai décidé d’écouter réellement mes désirs. » Laure : « Jusqu’ici, je n’ai rien choisi, je ne me suis engagée dans rien, je n’ai aucune idée pour la suite des événements. Je voudrais que ma vie commence enfin. »

Caroline : « Je ne veux pas vivre avec des regrets »…
Des propos comme ceux-là, le psychanalyste Jacques Arènes, auteur, avec Nathalie Sarthou-Lajus, de La Défaite de la volonté (Seuil, 2005) en entend souvent. « L’autre jour, raconte-t-il, un jeune homme m’a dit : “C’est comme si j’étais à Roland-Garros, mais dans les gradins.” » Beaucoup de jeunes adultes ont ainsi le sentiment d’être en dehors de leur existence, de n’avoir aucune prise sur leur destinée. L’approche des dizaines – 30, 40, 50 ans… – est propice à ce type de bilan. « Or, le bilan est souvent utilisé pour éviter de construire le futur, note le psychanalyste. Plus la somme de non-actions s’alourdit, plus l’avenir devient difficile et plus les choix s’amenuisent. Alors il faut vivre maintenant. »

Pourquoi certains sont-ils incapables de saisir leur existence à bras-le-corps, tandis que d’autres rayonnent de détermination et de liberté ? « Je dirais qu’il y a une donne quasi biologique, une vitalité de départ dont les disparités se ressentent nettement chez les nouveau-nés, avance Jacques Arènes. Et puis il y a l’éducation et l’idéologie familiale qui poussent plus ou moins à la réalisation de soi. » Corinne décrit son enfance auprès d’un « père patriarche » : « Il fallait s’effacer au profit des hommes, ne pas avoir d’opinion. J’ai reproduit ce comportement dans ma vie d’adulte… » Bruno, issu d’un milieu où l’argent manquait, a enfoui ses rêves pour viser la sécurité matérielle : « Pas question d’aller faire les Beaux-Arts qui “ne mènent à rien”. » Alors, il a fait des choix par défaut.

Préférer le risque au confort

Avoir surtout eu, comme Bruno, le droit de se taire, craindre de se tromper, de souffrir, de ne jamais égaler la grandeur de ses rêves, nombreuses sont les raisons qui peuvent nous faire préférer le confort connu d’une existence morose à l’aventure risquée d’une vie à inventer. Mais l’inertie qui s’ensuit est douloureuse. « Je voyais mon manque d’ambition comme une qualité, raconte Anne-Sophie, alors que c’est une gêne terrible de ne pas pouvoir prendre part à la vie sociale. »

Tomas, le héros de L’Insoutenable Légèreté de l’être de Milan Kundera (Gallimard, “Folio”, 1989), se maudit de ne pouvoir décider s’il vaut mieux être avec Tereza, la femme qu’il vient de rencontrer, ou rester seul. Conscient de son indétermination, qu’il ressent comme de la lâcheté, il la comprend ainsi : « L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir, car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures, ni la rectifier dans des vies ultérieures. » Cette nécessité de vivre du premier coup, sans répétition, le rend incapable de vivre.

Transformer les épreuves

C’est ainsi que « la vie s’écoule jour après jour, et… rien. Ni surprise ni saveur » (Natalie), jusqu’à ce que le sort nous réveille brutalement. « Mon petit garçon est décédé et toute ma vie a été remise en cause, raconte Armelle. Il m’aura fallu ce coup dur pour me rendre compte que ma vie serait désormais ce que j’en ferais. » Julien avait 28 ans lorsqu’un accident l’a laissé handicapé. « A ce moment-là, on comprend mieux de quoi il retourne. Je pouvais décider de vivre ou de mourir. Et si je décidais de vivre, il fallait faire avec cette vie-là. »

Faire avec, c’est, pour François Roustang, hypnothérapeute, une des clés de la sagesse. Car « telle est la vie, difficile, imparfaite, indomptable. Et il est vain de se plaindre, de vouloir que les choses ou les gens soient autrement », assure-t-il. Vivre ici et maintenant, il n’y a pas d’autre issue.

Alors Julien a décidé de faire avec ce corps brisé. « Tous les “pourquoi je n’y arrive pas ?” ne servent à rien. On croit devoir comprendre. Mais il faut surtout vouloir. »

Dans tout trajet de vie, « on ne devient véritablement acteur que lorsque l’on accepte de prendre la pleine responsabilité de son existence, acquiesce Alain Delourme, coach et psychothérapeute et auteur de Construisez votre avenir (Seuil, 2006). Lorsque l’on cesse d’attribuer son mal-être aux autres, au passé, aux circonstances extérieures et que l’on devient capable de lutter contre la force d’inertie qui est en nous ». On a beau le savoir, l’avoir entendu dire mille fois, il faut le redécouvrir par soi-même pour que ce principe prenne sens. Souvent, l’acceptation de cette responsabilité passe par la dépression, le vide de la solitude et la prise de conscience, comme pour Julien, que « au fond de ce trou noir, personne ne peut vivre à [sa] place ».

« Si elle n’est pas souhaitable pour elle-même, la souffrance nous rend néanmoins sujet, affirme Jacques Arènes. Ce n’est d’ailleurs pas tant la souffrance que la rencontre de la réalité brute, en ce qu’elle fait effraction dans nos rêves d’éternité et nos illusions de toute-puissance, et nous impose de reconnaître nos limites et nos imperfections. » Ces expériences de profondeur nous rendent alors plus consistants.

Faire des choix, même petits

Devenir acteur de sa vie, poursuit le psychanalyste, c’est finalement « admettre que l’on a toujours le choix, fût-ce celui de se soigner lorsqu’on a touché le fond ». Un jour gris comme un autre, après une altercation avec son mari, Natalie a soudain vu le brouillard qu’était devenue son existence : « Je ne parvenais plus à me rappeler la dernière fois que j’avais pris une décision pour moi », tout était devenu flou, informe. Faire des choix, même tout petits, saisir chaque instant comme une occasion d’explorer son désir et de se positionner, lui sont alors apparus comme les moyens de son émancipation.

Après le suicide de son mari, Lena ne vivait plus que pour son fils. « Je culpabilisais de lui avoir choisi un père qui avait disparu. Tous les soirs, je rentrais le plus vite possible de mon travail pour ne pas le laisser seul. Ma vie était suspendue à son humeur. » Puis l’impensable arrive. Lena tombe amoureuse, mais l’homme qu’elle aime s’apprête à partir huit mois aux Etats-Unis. « Je ne m’imaginais pas l’accompagner. C’est une amie qui m’a proposé de prendre mon fils chez elle durant mon voyage. Ma mère a essayé de me dissuader. Je ne l’ai pas écoutée. J’ai senti que c’était le moment ou jamais. J’ai réalisé que lorsque je subissais ma vie, je pesais sur les autres. En partant, je suis paradoxalement devenue une meilleure mère. J’ai aidé mon fils à grandir. »

Chercher sa propre vérité

« Beaucoup d’adultes restent scolaires, constate Alain Delourme. Ils continuent d’écouter les experts, de s’en remettre à l’avis des autres sur la façon dont il convient de vivre, et finissent par faire ce qu’on leur dit de faire. Or, il ne s’agit pas d’avoir une vie extraordinaire, mais juste de pouvoir ressentir que la vie que l’on mène, si elle paraît banale aux yeux des autres, est bien sa vie à soi. »

Ce sentiment est le fruit d’une quête, souvent longue et difficile. Caroline, la trentaine conquérante et le nez dans le guidon, a décidé de plaquer l’agence de pub où elle travaillait pour errer sur le macadam londonien. « Là, je me suis posé la vraie question : “Qu’est-ce que j’ai envie de faire de ma vie” ? » Comme elle, Bruno a osé chercher sa propre vérité : admettre que son mariage et son métier avaient été des erreurs, assumer son homosexualité, avoir le courage de reprendre des études, en cours du soir, pour poursuivre son rêve, devenir photographe. « A moins d’avoir un parcours fulgurant, il faut du temps pour se former, faire reconnaître ses compétences, se créer un réseau, reconnaît Jacques Arènes. Croire que l’on peut tout avoir tout de suite est une pensée infantile, qui nous décourage trop souvent de tenter. Devenir acteur de sa vie, devenir adulte, c’est accepter de s’inscrire dans la durée. »

Quelques conseils

François Roustang, hypnothérapeute : « Commencer par ne rien faire »
« Vous voulez reprendre votre vie en main ? Commencez par ne rien faire ! Il ne s’agit pas de demeurer dans une attente passive et dépressive, mais d’exercer sa réceptivité. D’accueillir le monde, de l’observer, de le goûter…
Ce temps de contemplation et d’ouverture à ses sensations est absolument nécessaire pour retrouver le contact avec soi-même.
Car ensuite l’action porte sur les points essentiels. »

Jacques Arènes, psychanalyste : « Saisir la rencontre »
« Je crois beaucoup à l’effet de la rencontre. Si l’on ne peut décider de son irruption, on peut choisir de s’y risquer. Car la rencontre est un appel, elle peut nous révéler une attente profonde. Elle nous mobilise avec nos envies, nos illusions, nos peurs.
La confrontation à l’altérité est l’occasion d’apprendre à nous positionner et à nous remettre en question. A prendre conscience que quelque chose nous échoit dans ce que nous vivons. Vient un moment où il faut se laisser transformer par la rencontre sans quoi elle échoue. »

Françoise Beigbeder, consultante en relations humaines : « Ajouter du sens »
« Plus je travaille avec des salariés et plus j’ai le sentiment que le besoin d’être utile est fondamental et que sa non-satisfaction est à l’origine de cette impression de ne plus être en prise avec les événements.Plutôt que d’imaginer tout recommencer, il faut retrouver le sens de sa propre contribution. On se limite à faire ce que l’on nous demande, en perdant de vue notre capacité à y ajouter de l’intérêt et du sens. Qu’est-ce que je peux apporter de plus ? Voilà la question qui transforme l’obstacle en défi. Et lorsqu’ils ont exploré cette question, la plupart de mes clients retournent à leur vie d’avant, mais avec un tout autre regard, une nouvelle capacité d’action. »

Articles tiré de http://www.psychologies.com/Therapies/Developpement-personnel/Epanouissement/Articles-et-Dossiers/Prendre-sa-vie-en-main/4Faire-des-choix-meme-petits

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s